Partenariats et dons privés: solution ou contribution à la crise du financement ?

 

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Commentant sur le récent don de 15 millions de l’homme d’affaires Paul G. Desmarais qui a mené à la désignation du pavillon Desmarais de l’Université d’Ottawa, le chroniqueur de La Rotonde, François-Olivier Dorais affirme que : «Dans un contexte où le financement public des universités reste limité et que les hausses de frais de scolarité sont impopulaires auprès des étudiants, le recours à des fonds privés reste souvent la solution la plus lucrative.» (La Rotonde, édition du 12 novembre 2007, article en ligne ici)

Cet argument, une répétition presque intégrale du discours de Gilles Patry et des autres dirigeants des universités ontarienne, est ironiquement présenté par Dorais comme «une vision alternative [sic]» sur les partenariats publics-privés en milieu universitaire. En fait, le chroniqueur avait été précédé par deux mois par son homologue anglophone Maureen Robinson, qui écrivait dans le Fulcrum: «At the University of Ottawa, recent partnerships with, or donations from, IBM, Bruker, Husky Energy, Ian Telfer (CEO of Goldcorp Inc.), Paul G. Desmarais (former CEO of Power Corporation), Jay Hennick (CEO of FirstService), and Cognos have allowed the U of O to offer degree-enhancing tools, namely equipment, buildings, and special programs, that would be out of its reach otherwise. »

Le but de cet article est de placer ces dons dans le contexte plus grands du financement des universités et d’offrir des chiffres tangibles, deux aspects absents autant des articles de Robinson et Dorais que des déclarations médiatiques de Gilles Patry. Les conséquences de ce débat sont loin d’être bénignes. Autant les chroniqueurs que l’administration universitaire utilisent l’argument de la « nécessité » pour balayer du revers de la main toute considération éthique – conflit d’intérêt, droit du travail ou respect de l’environnement – que d’autres souhaitent faire entrer dans ce débat.

D’où viennent les revenus de l’Université d’Ottawa?

[Note : Toutes les données proviennent du budget de l’U d’O, disponible en-ligne : http://www.uottawa.ca/services/planfin/fr/bdgt/bdgt-f.htm]

Le budget de l’université comporte deux parties principales : un budget de fonctionnement de près de 500 millions de dollars et un budget de recherche d’un peu plus de 150 millions de dollars. (Exception : Quelques services en grande partie autofinancés, comme les résidences, les services alimentaires et le stationnement, apparaissent dans un budget séparé.)

Le budget de fonctionnement et le budget de recherche sont indépendants, c’est-à-dire que les subventions et contrats de recherche (autant publics que privés) ne peuvent pas être utilisés pour des dépenses de fonctionnement. Les salaires des professeurs et du personnel de soutien, l’entretien et les coûts d’énergie des immeubles, les services comme la bibliothèque ainsi que les bourses d’études sont des exemples de dépenses de fonctionnement. Comme nous verrons plus bas, ces dépenses de fonctionnement sont très majoritairement financées par les subventions gouvernementales et les droits de scolarité.

Comparons la part d’importance des différentes sources de revenus du budget de fonctionnement entre 2003-2004 et 2006-2007. Cette période coïncide avec la campagne de financement « sans précédent » qui a amené 225 millions de dollars en fonds privés à l’Université (dons de particuliers et d’entreprises).

Subventions du gouvernement provincial : 52,8% en 2003-2004; 56,6% en 2006-2007 (+3,8%)Frais de scolarité et autres frais : 40,7% en 2003-2004; 37,2% en 2006-2007 (-3,5%)Revenus de placement : 2,7% en 2003-2004; 2,5% en 2006-2007 (-0,2%)Autres revenus : 3,8% en 2003-2004; 3,7% en 2006-2007 (-0,1%)

En ajoutant les années intermédiaires, on constate que pendant quatre ans, la part du gouvernement dans le financement de l’Université d’Ottawa a graduellement augmenté, celle des étudiants a graduellement diminué, alors que les autres revenus sont demeurés constants. Malgré toute l’attention médiatique que reçoivent les partenariats privés, c’est plutôt une hausse des subventions gouvernementales, combinée à un gel des frais de scolarité entre 2004 et 2006, qui est responsable de la réduction (relative) du fardeau financier imposé aux étudiantes et étudiants. Notons que la part du gouvernement reste bien inférieure à sa valeur en Ontario avant 1990 et à sa valeur au Québec aujourd’hui (environ 80% des revenus de fonctionnement, dans les deux cas).

Certains affirment qu’en recevant davantage de dons privés, l’université pourrait placer cet argent et utiliser les intérêts pour réduire sa dépendance envers les fonds publics. En 2007-2008, l’université prévoyait recevoir un peu moins de 10 millions de dollars en revenus de placement.

Considérons un scénario extrême où huit donateurs privés imitaient le don d’Ian Telfer à l’École de gestion en donnant chacun 25 millions de dollars à une des huit autres facultés (total de 200 millions de dollars). Invité à discuter du financement privé lors d’une réunion du conseil de l’Association des étudiant.e.s diplômé.e.s (GSAÉD), l’ancien vice-recteur aux relations universitaires, David Mitchell, que les placements de l’U d’O injectaient 4,5% de leur valeur à chaque année dans le budget universitaire. Ceci signifie que notre scénario extrême, où l’université aurait « vendu » le nom de toutes ses facultés, correspond à des revenus de placement supplémentaires de 9 millions de dollars. Même s’il s’agit du double de leur valeur actuelle, ces revenus correspondraient à moins de 5% du budget de fonctionnement total. À titre de comparaison, l’augmentation des revenus provenant des frais de scolarité entre 2005-2006 et 2006-2007 se chiffrait à 11 millions de dollars.

Les partenariats et dons privés qui font si souvent la manchette ne peuvent pas offrir une solution durable à une réduction du financement public des universités. Nous pourrions même dire que ces partenariats contribuent à la crise du financement en offrant le leurre d’une solution et en donnant une excuse au gouvernement pour réduire sa contribution.

 

Et l’éthique dans tout ça?

La partie précédente devrait suffire à réfuter la plupart des mythes sur la nécessité financière des partenariats et dons privés.

Toutefois, est-ce que cela signifie que les critères éthiques devraient être laissés de côté si l’importance financière des partenariats était plus grande? «Au-delà des réprimandes que l’on peut adresser au donateur […] il y a l’intérêt des étudiants», affirme François-Olivier Dorais. Est-ce que le financement des études d’un futur chef d’entreprise canadien à l’École de gestion Telfer devrait se faire à même les profits des mines de Goldcorp en Amérique centrale, des mines qui opèrent dans des pays où les normes sanitaires et environnementales sont inférieures et où les populations en paient le prix? Ignorer la question simplement en fonction de la grosseur du chèque, semble pour le moins irresponsable.

Nous sommes dans un monde où tout est de plus en plus inter-relié et les journalistes étudiants, comme les représentants étudiants, ne peuvent plus se permettre de parler isolément « d’intérêt des étudiants » sans considérer l’impact de tels choix sur le reste de la société.

 

Philippe Marchand29 décembre 2007

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